Mariage gay ou mariage mixte (de l’Amérique du début du XXème siècle), les anti ont recours aux mêmes arguments

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Les opposants au projet de loi du mariage pour tous se réunissent ce dimanche 13 janvier à Paris. Déstructuration de la société, enfants fragilisés, voire même voie ouverte à l’inceste, ils ne manquent pas d’arguments… curieusement semblables à ceux des Américains opposés au mariage mixte au début du XXe siècle. Anne Boring, maître de conférences à Sciences Po et ancienne vice-présidente de GayLib, les passe en revue.

Certains des arguments des opposants au projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe ressemblent fortement aux arguments mis en avant par les opposants au mariage mixte aux États-Unis, avant que celui-ci ne soit légalisé dans tous le pays en 1967.

Des extraits de décisions de justice aux États-Unis permettent d’établir un parallèle frappant. Bien que les débats aient lieu à deux époques et dans deux pays différents, et bien que les sujets puissent paraître a priori comme différents, les craintes face aux évolutions de société sont similaires.

1- Le déclin de la civilisation

Le premier exemple est tiré de Pace and Cox v. State (1882), où un couple formé d’un homme noir et d’une femme blanche était poursuivi et condamné dans l’Alabama à deux ans de prison pour cohabitation et relations sexuelles. La Cour suprême de l’Alabama a maintenu cette condamnation, le juge expliquant que la cohabitation d’un couple mixte mettrait en danger « les intérêts supérieurs du gouvernement et de la société ». En effet, selon lui, « le mélange des deux races » produirait notamment une « civilisation dégradée ».

Cet argument du déclin de la civilisation et de la société déstabilisée est largement employé en France pour justifier une opposition au projet de loi actuel.

2- Le spectre de l’inceste

Un autre argument de l’époque revient régulièrement : associer l’idée du mariage – mixte ou entre deux personnes du même sexe – à une pratique qui n’a rien à voir, mais qui fait peur.

En 1948, dans l’affaire Perez v. Sharp, la Cour suprême de Californie a, pour la première fois, jugé que l’interdiction des mariages mixtes était contraire au quatorzième amendement de la Constitution américaine. Trois juges se sont opposés à cette décision, dont John W. Shenk, qui crée un amalgame entre mariages mixtes, inceste et bigamie : le mariage mixte « est une question de conséquence et de résultat. Les facteurs qui sous-tendent la justification de lois contre le croisement de races sont étroitement liés à ceux qui sous-tendent la validité de l’interdiction de l’inceste et des mariages incestueux, ainsi que de la bigamie. »

3- L’hypocrite non-exclusion du mariage

Le Juge Shenk explique par ailleurs que le mariage mixte ne relève pas d’une question d’égalité de droits, puisque le « code civil ne crée pas de discrimination entre personnes de races blanches et noires. Chaque requérant a le droit et le privilège d’épouser une personne de son propre groupe ».

Christine Boutin explique quant à elle que les homosexuels ne sont pas discriminés puisqu’ils « peuvent se marier naturellement : mais il faut qu’ils se marient avec une autre personne d’un autre sexe, pas avec le même sexe. »

4- L’intérêt supérieur de l’enfant

En 1959, la Cour Suprême de Louisiane décidait de maintenir l’interdiction des mariages mixtes, utilisant l’argument de l’intérêt supérieur de l’enfant : « L’Etat (…) a un intérêt à maintenir la pureté des races et à prévenir la propagation d’enfants métisses. De tels enfants ont des difficultés à être acceptés par la société, et il n’y a aucun doute quant au fait que les enfants dans cette situation subissent le fardeau, ainsi qu’il a été évoqué ailleurs, ‘d’un sentiment d’infériorité quant à leur statut dans la communauté pouvant affecter leurs cœurs et leurs esprits d’une manière qui ne pourra jamais être défaite’ » (la Cour citait un passage de la décision de Brown v. Board of Education).

En France, l’intérêt supérieur de l’enfant est aussi régulièrement brandi en opposition à l’homoparentalité.

5- La religion

L’interdiction des mariages mixtes a finalement été déclarée contraire à la Constitution en 1967 aux États-Unis, avec l’arrêt Loving v. Virginia de la Cour suprême des États-Unis. Ce cas concernait un couple formé d’un homme blanc, le bien-nommé Richard Loving, marié légalement à une femme noire, Mildred Loving, à Washington, mais condamné à un an de prison en 1959 alors qu’il vivait en Virginie, un État interdisant les mariages mixtes.

La religion, souvent évoquée dans les débats actuels sur le mariage entre deux personnes du même sexe, avait motivé Leon M. Bazile, juge de l’Etat de Virginie, à condamner les Loving. Selon lui, « Dieu tout puissant créa les races blanches, noires, jaunes, malaises et rouges, et les plaça sur des continents séparés. (…) Le fait qu’il sépara les races montre qu’il n’avait pas l’intention de mélanger les races. »

6- La soi-disant instabilité des couples

On citera un dernier argument utilisé par les opposants du mariage : la soi-disant instabilité des couples mixtes. Face à la Cour suprême, toujours dans le cas des Loving, le Commonwealth de Virginie s’est appuyé sur cet argument pour suggérer de limiter les naissances d’enfants métisses, le tout dans l’intérêt de l’enfant (sic) :

« Étant donné que nous avons noté précédemment le plus fort taux de divorce parmi les couples mixtes, ne serait-il pas correct de se poser la question, Devrions-nous alors augmenter le nombre d’enfants qui deviennent victimes de ces parents formant un couple mixte ? S’il existe une possibilité que cela puisse arriver – et des éléments pointent certainement dans cette direction – il semblerait que notre devoir envers les enfants tendrait vers la réduction du nombre de mariages de ce type. »

Fort heureusement, la question du mariage mixte est devenue une évidence et les couples mixtes, ainsi que leurs enfants, sont aujourd’hui largement acceptés par la société américaine. De même, le mariage pour les couples de même sexe est devenu une évidence dans les pays l’ayant autorisé, comme les Pays-Bas, où 82% des Hollandais s’y déclaraient favorables en 2006, cinq ans après sa légalisation. En sera-t-il de même en France ?

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