Homoparentalité: mon expérience de sage-femme

http://rennes1720.fr/2012/09/12/homoparentalite-mon-experience-de-sage-femme-90996/

Chroniques d’une sage-femme | Durant ses études de sage-femme à Rennes, Ellis Lynen s’est aperçue que les professionnels de la naissance n’étaient ni formés, ni habitués à recevoir les couples homos. « Dans les équipes, (…) on parle d’eux comme d’un fait divers ».

Homoparentalité

Un bébé tenant un drapeau lors d’une gay pride. Photo CC Flickr _parrish_

La première fois que j’ai été en contact avec un couple homoparental, c’était quand j’étais étudiante, en consultation de grossesse, aux côtés d’une sage-femme.

Je les revois, elle, enceinte, lui à côté, mimant parfaitement le couple hétérosexuel. Ce n’est que lorsque nous avons abordé les renseignements administratifs que le malaise s’est installé.

« Donc monsieur, vous êtes le papa? Quel est votre nom?- Euh oui… je suis le papa… enfin euh… je sais pas si on va mettre mon nom…

– Euh? Vous n’êtes pas le papa? **Mais pourquoi est-il venu à la consultation alors?**

– Techniquement… si. Mais euh…

– Bon on va arrêter de tourner autour du pot, l’a arrêté brutalement la maman. Voilà, c’est mon meilleur ami d’enfance, nous sommes tous les deux en couple homosexuel de notre côté, nous voulions tous un enfant alors on l’a fait, et je suis enceinte. Il est le papa, mais en vérité nous sommes 4 parents, voilà. »

Un petit silence a suivi, de stupéfaction de notre part. Moi, parce que je n’y avais jamais pensé. La sage-femme, parce qu’elle ne l’avait pas senti venir.

Je me souviendrai toujours que dans la case « papa », elle n’a rien écrit. Sur le devant du dossier, dans la case « suivi particulier de la grossesse » elle a marqué en rouge « couple homosexuel », comme si cela méritait un suivi particulier, comme un diabète ou une maladie.

Trop compliqué. Trop compliquée cette situation dont on ne parle qu’à mi-mot, un peu comme si c’était un sacrilège que les couples homosexuels aient des enfants en France.

Comme si ces parents là méritaient moins que les autres d’avoir des enfants, comme si le lien qu’ils créaient avec leurs enfant était à surveiller par la PMI parce que, mon Dieu, sont-ils normaux?

 

En psycho, on ne parle que des hétéros

Je ne pense pas que la sage-femme était homophobe. Elle ne m’a fait aucune réflexion une fois le couple sorti. Cette anecdote a retenu mon attention. Ce fut mon premier pas dans cette forme de parentalité qu’est l’homoparentalité.

Aujourd’hui, on ne parle pas des couples homosexuels qui viennent accoucher à la maternité. On ne nous en a jamais parlé en psychologie.

Ah ça, on a fait le tour de la parentalité hétéro, de la sexualité hétérosexuelle, de la construction de l’enfance dans un couple hétérosexuel. Mais pour les couples homosexuels… on n’en parle pas. Ca se fait pas.

Des fois même on a l’impression que certains ne réalisent pas que ça existe et que cela nous concerne, nous, les sages-femmes.

 

Parcours du combattant

Par la suite, j’ai rencontré d’autres couples de mamans, avec qui j’ai eu le plaisir de discuter de leur parcours du combattant qui se vit le jour le jour.

Lors de la constitution de mon mémoire, l’histoire de ce couple de maman qui avait demandé à cor et à cris une insémination de donneur en France avant de se rabattre sur la Belgique je crois.

Oh, elles savaient qu’elles n’y arriveraient pas en France. « Mais comment faire bouger les choses si on fuit à chaque fois ? » m’a demandé cette maman.

Quel courage, me suis-je dit, que de lutter à la fois pour son bonheur mais aussi pour une cause. La maman-bis avait réussi, je ne sais comment, à faire la reconnaissance anticipée de l’enfant de sa compagne.

Comment, aujourd’hui, avec une administration telle que la nôtre, est-elle parvenue à faire ça ?

Je ne saurai jamais, peut-être quelqu’un de solidaire à la cause ? Heureusement que des femmes comme elle, suffisamment combatives, assument d’aller en justice pour revendiquer un droit naturel d’être parent. Elle m’a dit au moment de sortir que son prochain combat serait le partage de l’autorité parentale.

Sans Francisco Pride Parade, 2008. Photo CC Flickr Nerdcoregirl

 

« Je suis SON amie »

Dans les équipes, cela fait les choux gras au moment des transmissions, on parle d’eux comme d’un fait divers. On utilise des termes comme « Ben le couple de lesbienne… ben elles se débrouillent bien. » Comme si c’était étonnant et méritait d’être noté dans le dossier.

Il y a peu de temps, je me suis occupée d’un couple de mamans lors de la naissance. Je pense que ce couple avait vécu de tels jugements, de telles réflexions, que cela ne pouvait pas se passer autrement que comme cela a été : pendant plusieurs heures, elles ont été sur la défensive.

Il était 2 h du matin quand j’ai demandé à cette femme qui l’accompagnait qui elle était pour la maman, elle m’a dit « je suis SON amie » d’un air revendicatif et orgueilleux, comme si elle s’était préparée à encaisser quelque chose, comme si elle avait déjà préparé ce moment là depuis des semaines.

Pendant plusieurs heures, il a existé cette frontière qu’elles s’étaient préparée à ériger entre elles et nous, les professionnels de santé. Personnellement, je suis totalement favorable à leur cause. Cela ne m’a posé aucun soucis, et cette deuxième maman, eh bien je l’ai intégrée comme je l’aurais fait avec un papa, sous quel droit l’aurai-je évincée ?

Comment pouvais-je imaginer que cela se faisait encore de nos jours?

 

La naissance s’est très bien passée. Je les ai revues quelques jours plus tard par hasard, lors des suites de couches. Elles étaient en train de changer la couche de leur petit gars avec beaucoup d’attention (une situation qui me fait toujours autant rire).

Lorsqu’elles m’ont enfin remise comme était la sage-femme de l’accouchement, elles m’ont dit « merci » je ne sais combien de fois. L’une des deux a eu les larmes aux yeux. Visiblement, elles me remerciaient pour autre chose que la naissance en elle-même, et cela m’a touchée.

Vivement le jour où les couples homosexuels me remercieront uniquement pour l’accouchement au même titre que les hétérosexuels. Et qu’ils n’aient pas, les larmes aux yeux, besoin de me remercier de ne pas les avoir jugés.

Texte : Ellis Lynen

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Articles et recherches

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s