Louis XIV, le Minitel et le mariage pour tous

Article de Paul Laurendeau publié le 23 novembre 2012

http://les7duquebec.org/7-au-front/louis-xiv-le-minitel-et-le-mariage-pour-tous/

Qu’ont en commun Louis XIV, le Minitel et le Pacte civil de solidarité (PACS)? Qu’ont en commun la Révolution Française, l’Internet et le mariage pour tous? Quelque chose de certainement français, me direz-vous. Et ce sera certainement bien dit. Mais mirons la chose par le petit bout de la lorgnette et méditons.

Dès la fin du Moyen-âge, début de la Renaissance, l’unification monarchique française est une des plus solidement assises d’Europe. Quand d’autres segments du monde occidental ne sont encore que principautés disparates, comtés mal conglomérés et duchés querelleurs, la France vit déjà sous un dispositif monarchique préfigurant l’état moderne. Les choses se poursuivent aux XVIe et XVIIe siècles. Bien oui, on n’aligne pas Henri IV, Louis XIII et Louis XIV l’un à la suite de l’autre sans faire face à de solides et durables conséquences historico-sociales. La monarchie absolue (1660-1715) marquera le pinacle de la gloire française et surtout de son avance sur le reste du monde. Puis, apparaîtra le défaut de la qualité. Cet avantage se convertira en désavantage, cette solidité virera à la rigidité. Tandis qu’ailleurs la phase monarchiste reste cernée par la diversité industrieuse des cités-états (Italie), ou se parlementarisme et s’embourgeoise de bonne heure (Angleterre), ou retarde ouvertement de plusieurs siècles en se sublimant en réforme religieuse (Allemagne), graduellement la monarchie française freine, chez elle, le mouvement des choses (elle a, un temps, la puissance totalitaire suffisante pour le faire). Elle ne bouge plus, pendant que les autres avancent chacun à leur manière, et de facteur de progrès elle passe en frein du progrès. Ancien gonflé devenu gonflant, le roy de France et toute la classe aristocratique qu’il avait si bien (et si rapidement) unifiée, solidement cimentée sous sa houlette autoritaire, finissent par former la croûte rigide et réactionnaire d’un état imparfait (trop féodalisant, notamment), un dépôt nuisible au reste de la société civile, un comédon historique. Il faudra la déflagration de la Révolution française pour faire voler en éclats ce plâtras devenu trop épais et trop lourd. Un progrès social trop hâtif s’était graduellement transformé en nuisance sociologique. Notons, et ce n’est pas anodin, que la dérive autoritaire de l’Ancien Régime reste, perdure, traînasse, sous forme de séquelles historiques, autoritaires aussi (robespierrisme, bonapartisme), dont la France sera longue à se défaire, si tant est qu’elle s’en défit jamais. Le jacobinisme français fut monochrome (blanc monarque) longtemps avant que d’être tricolore… Enfin bref, l’idée ici est que d’avoir été en avance trop tôt vous nuit éventuellement quand les autres en viennent à vous rattraper. La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 est inévitablement moins moderne que la Charte Canadienne des Droits et Libertés de 1982… Prenons acte de ce paradoxal avantage moderniste du retardataire et passons, si vous le voulez bien, du Roy Soleil au Minitel.

Le Minitel est mis en place dans le grand public, en France, dès 1982. C’est un dispositif qui préfigure l’Internet d’une bonne grosse décennie. Il faut bien faire attention de ne pas réécrire l’histoire inadéquatement en ce qui le concerne. Du temps du Minitel, le public n’avait absolument pas la moindre notion de ce que serait l’Internet. On était totalement dans un monde sans web. En 1983, j’étais à Paris pour mon doctorat. Un copain m’avait montré son Minitel. C’était une sorte de petit terminal à l’ancienne, à écran verdâtre, qu’il avait dans sa maison (mais qui appartenait à la compagnie de téléphone). Il y consultait l’annuaire et d’autres réseaux de documentation fixe. Il achetait certains objets et payait avec sa carte de crédit, via Minitel. Il communiquait même avec d’autres abonnés (préconfiguration parfaitement inconsciente du courrier électronique – l’ordinateur personnel venait tout juste de prendre son envol. En 1984, à Paris toujours, j’allais manier mon premier mini Mac coffiot blanc à la Forrest Gump avec souris, icônes et, surtout, disquettes autonomes, sans connections terminales). Les types s’amusaient même à créer des faux comptes Minitel et à s’écrire des cornichonneries salaces sous des pseudos ambivalents. Signe des temps… Everything was there in a nutshell, en un dispositif qui, quand on y repense avec le recul, cumulait des traits archaïques issus des terminaux à l’ancienne et des traits inconsciemment avant-gardistes préconfigurant le net contemporain. Une fois de plus la France était en avance et une fois de plus elle allait payer pour avoir vu plus loin, plus vite, avec un lorgnon plus vieillot, donc, fatalement, moins performant. Solidement armaturé, le réseau du Minitel retarda significativement l’implantation de l’Internet, en France. Il y eut un flottement bivalent, une hésitation pendulaire. Cela instaura un retard qui, lui, n’est pas nécessairement complètement résorbé au jour d’aujourd’hui. La diapo que je joins ici (infra) montre le i-minitel, un service instauré en 2000 perpétuant la configuration et le modus operandi interactif du Minitel, mais via Internet. Il y a là une trace archaïque. Bon, il est un peu injuste de parler de séquelle ou de comédon ici, mais il est important d’observer que l’effet Roy Soleil se perpétue bel et bien. On paie du prix d’un retard et d’un encombrement (écologique notamment – il semble que les vieux terminaux du Minitel soient devenus des inadvertances environnementales) le fait d’avoir été progressiste avant les autres…

Je sens désormais que vous voyez où je veux en venir. En 1999, à une époque où l’idée que les gais et lesbiennes se marient apparaissait encore largement comme une aporie frontale aux yeux myopes des masses, la France, qui, une fois de plus, voit plus vite et plus loin, instaure le Pacte civil de solidarité (PACS). Le PACS corrige le refus rétrograde des tribunaux français de reconnaître l’union de fait d’un couple homosexuel comme un concubinage (au sens juridique du terme) et vise à satisfaire la revendication déjà naissante du mariage pour tous. Mais le PACS produira des effets inattendus. Un nombre significatif d’hétérosexuels voulant éviter de se marier s’en prévaudront mais surtout, fait capital, extrêmement profond et riche en enseignement, les homosexuels (déjà pleinement conscients que le PACS incorpore et cristallise de jure une discrimination de fait) n’en cesseront pas pour autant de revendiquer le droit au mariage. Généreux, progressiste, articulé et astucieux, le PACS est tout doucement en train de devenir un emmerdement de taille. Il est savoureusement paradoxal d’observer que c’est la vieille institution patriarcale, phallolâtre, parcheminée et archaïsante (le mariage) qui fait aujourd’hui figure de progrès revendiqué et que c’est le pacte de solidarité moderne, novateur, récent historiquement, ciselé juridiquement, qui se transforme inexorablement et implacablement en ce mécanisme réactionnaire qui, demain, ne servira plus que comme instrument symbolique légitimant l’irrespect de l’égalité fondamentale des droits. C’est contradictoire, c’est contrariant, c’est emmerdant mais c’est un fait. Moi, le mariage, en 1978, l’année de mes vingt ans, je lui donnais encore, oh, six mois de survie, max. Aujourd’hui, tout le monde revendique, dans un fracas de tonnerre, le droit de se marier. Ce n’est certainement pas moi qui ai souhaité ou assuré la durabilité imprévue et le bricolage inattendu de cette patente antique… Ah, l’institution à la robe immaculée, on la croyait foutue, elle perdure, fait des boutures, se renouvelle et gagne donc, même, ce singulier relief séditieux. Les homosexuels la revendiquent et n’accepteront pas, et à raison dans la logique de la chose, de demi-mesures (justement genre contrat social, PACS ou autres entrées discriminatoires par la petite porte). Les monogames réactionnaires du cru crient alors, dans leurs manifs blanc cassis genre Juin 68, que cette généralisation du mariage et son ouverture à la diversité des orientations flétrit irrémédiablement leur propre contrat matrimonial hétéro et/ou nataliste. Et cette dimension critique, subversive et progressiste, aussi piquante qu’inattendue, du mariage co-existe en toute quiétude tant avec le divorce (qui tient parfaitement la route, lui aussi) qu’avec la continuation de la pharaonique vie commerciale du tout de ce cirque hautement codé de décorum matrimonial. Personne n’avait prédit un tel développement du mariage et, surtout, une obsolescence si rapide du PACS!

Donc, résumons-nous. Le Roy Soleil est un dictateur (Vive Robespierre! Vive Bonaparte!), le Minitel est une nuisance intellectuelle et matérielle (Vive les subtilités savantes d’Internet!), le PACS est un mécanisme juridique réactionnaire, un frein nuisible aux droits de tous (Vive le mariage!). Et pourtant le PACS, i-minitel et le jacobinisme comme trait culturel ne disparaîtront pas pour autant de notre douce France. Scories historiques, dépôts mentaux, traces en stries d’anticipations boiteuses, comédons ethnologiques, ils se spécialiseront dans leurs fonctions circonscrites (le pli est pris et on est pris avec). Le rapprochement tricéphale que je fais (entre la monarchie absolue, le Minitel et le PACS), admettez-le avec moi, fait bien sentir qu’il y a indubitablement ici une sorte de manière de mal français. Et, pour le commenter en toute impartialité sur un ton, lui aussi, bien français, il est capital de noter que c’est la faute à Pas de Chance et que, par delà les sempiternels clivages politiques et les inévitables aléas historiques, les résultats nuisibles de cette situation bancale sont la mise en place d’un lot bringuebalant d’impondérables dont on ne peut, de fait, accuser personne. Effectivement, on ne va quand même pas reprocher à une civilisation de voir trop loin trop vite et de faire de la précipitation progressiste! On ne va certainement pas suggérer à la pensée sociale française d’attendre les autres, sur le rebord pentu de je ne sais quel Chemin des Dames de l’ethnologie profonde. Ça n’a tout simplement pas de sens. Simplement, il y a là visiblement comme un grand pattern de prospective bancale, qui est aussi, admettons-le candidement, un net défaut dans la séculaire cuirasse plumeuse du vieux Coq. Voyons-le clairement, ce pattern, ce défaut, et laissons–le sereinement imprégner nos représentations critiques, notre conscience dialectique.

Vive le mariage pour tous, donc, et non aux retards et faux progrès de toutes natures… Et, surtout, souvenons nous (déférence obligée pour le PACS, le Minitel, et Monsieur Véto) que non, il n’y a pas de passéisme progressiste…

 

 

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